La carboneutralité ne repose pas sur un seul levier

Le Québec s’est engagé à atteindre la carboneutralité d’ici 2050. Depuis plusieurs années, cet objectif se traduit par des politiques axées sur la réduction des émissions de gaz à effet de serre : électrification des transports, efficacité énergétique, carburants plus propres. Ces leviers sont essentiels et doivent continuer de structurer l’action climatique du Québec.

Publié le 2 mars

Frédéric Lalonde Président-directeur général de Hopper, cofondateur et président du conseil de Deep Sky
Alex PetrePrésidente et cheffe de la direction de Deep Sky

Mais la réduction seule ne suffira pas, il faut également une gestion des émissions historiques via le captage et le stockage du CO2.
Même dans un scénario où tous les efforts de réduction sont pleinement déployés, le Québec émettra encore environ 13 millions de tonnes de CO2 par année à l’horizon 2045-2050, selon le plus récent rapport du Comité consultatif sur les changements climatiques. Ces émissions résiduelles proviennent de secteurs où la décarbonation complète demeure techniquement impossible à moyen terme : l’industrie lourde (cimenteries, alumineries), l’agriculture (gestion du fumier, engrais), et le transport aérien.

Dans un Québec qui émettra encore un volume de carbone résiduel, atteindre la carboneutralité suppose le retrait durable et vérifiable d’une quantité équivalente de CO2 de l’atmosphère, année après année. En d’autres mots, la réduction des émissions doit être accompagnée d’une stratégie claire de séquestration permanente du carbone.

Un outil très attendu


Jusqu’à maintenant, l’action climatique québécoise disposait de peu d’outils pour traiter ce volet de l’élimination du carbone. Le projet de loi 17 vient combler ce manque en établissant un cadre pour le stockage géologique du CO2, une composante essentielle de toute stratégie crédible d’élimination permanente du carbone.

Le captage du carbone atmosphérique via son captage direct ou encore le captage à la source des émissions provenant de la décomposition ou de la combustion de matières organiques, combiné à son stockage géologique, vise à retirer le CO2 déjà présent dans l’air et à l’enfouir à grande profondeur sous terre dans des formations rocheuses. Cette approche se distingue par sa capacité à mesurer précisément les volumes éliminés, à en assurer le suivi réglementaire et à garantir un stockage sur des horizons de plusieurs milliers d’années. La technologie s’appuie sur des pratiques éprouvées déployées dans le respect des communautés locales.
Il ne s’agit pas d’une solution miracle, ni d’un substitut à la réduction des émissions. Ces solutions d’ingénierie sont plutôt complémentaires, travaillant en tandem avec la nature pour gérer le carbone que les autres leviers ne permettent pas d’éliminer. Pour faire une analogie : quand il y a une inondation, il faut à la fois couper l’arrivée d’eau et pomper ce qui est déjà là.

Une expertise québécoise et canadienne en développement

L’absence d’un cadre législatif clair limitait jusqu’ici le développement de ces solutions au Québec. Sans règles définies, il était difficile de passer de projets exploratoires à des infrastructures encadrées, transparentes et déployées à l’échelle nécessaire.

Sans un tel cadre, le Québec se prive aussi de précieux fonds fédéraux pour déployer ces technologies. En effet, le crédit d’impôt pour le captage, l’utilisation et le stockage du carbone permet le remboursement de 37,5 % à 60 % des investissements effectués. Or, il est uniquement disponible dans les provinces qui ont mis en place l’encadrement réglementaire requis pour s’assurer que le stockage géologique du carbone soit réalisé de manière sécuritaire et respectueuse de l’environnement humain et naturel.

Le projet de loi 17 change la donne. En établissant les fondations du cadre requis, il pave la voie au développement d’une expertise québécoise dans un domaine appelé à prendre de l’ampleur à l’échelle mondiale. Ce signal réglementaire était attendu par les acteurs du secteur, dont Deep Sky, Skyrenu et Svante, qui développent des projets d’élimination du carbone au Québec et ailleurs au Canada, ainsi que par un écosystème croissant d’entreprises, de chercheurs et d’institutions financières mobilisés autour de ces solutions.

Le Québec dispose d’atouts concrets pour y parvenir : un potentiel de stockage géologique exceptionnel ainsi que l’hydroélectricité, essentielle pour que le captage du carbone produise un bénéfice climatique réel. Ce cadre permet ainsi d’agir sur un angle longtemps sous-équipé de l’action climatique, tout en développant ici une expertise technique, scientifique et industrielle répondant à un besoin bien réel.

Une occasion économique qui se dessine

Le marché mondial de l’élimination du carbone connaît une croissance rapide, porté par la demande européenne et nord-américaine pour des solutions permanentes et vérifiables. Dans un contexte où les allégations climatiques font l’objet d’un examen juridique et réputationnel croissant, les entreprises privilégient les juridictions offrant des cadres réglementaires stables, une surveillance transparente et des mécanismes de responsabilité à long terme.

Ce cadre positionne le Québec pour attirer les investissements et développer une industrie exportable, tout en répondant à ses propres besoins climatiques.

Un cadre nécessaire pour agir

Le projet de loi 17 ne règle pas tout, mais il fournit un encadrement sans lequel cette partie de l’équation ne pouvait pas être traitée sérieusement.
Il appartient maintenant aux élus de tous les partis qui siègent à l’Assemblée nationale de l’étudier et l’adopter avec célérité, puis au gouvernement d’en assurer une mise en œuvre rigoureuse, aux entreprises de soutenir le déploiement de projets crédibles sur le territoire et aux institutions financières de fournir le capital patient qu’exigent ces infrastructures structurantes.

En se dotant de ce cadre, le Québec bonifie son coffre à outils climatique et se donne les moyens d’agir sur l’ensemble de sa trajectoire vers la carboneutralité.

Cosignataires : Sophie Forest, associée directrice de Brightspark, Alain Lemieux, président-directeur général de la Zone d’innovation de la Vallée de la transition énergétique, Claude Létourneau, président et chef de la direction de Svante, Gabriel Vézina, co-fondateur et président-directeur général de Skyrenu, Isabelle Dessureault, présidente et cheffe de la direction de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain, Grégoire Baillargeon, président, BMO Groupe financier, Québec et membre du conseil d’administration de Carbon Removal Canada, Michael Denham, premier vice-président à la direction et vice-président du conseil, Banque nationale du Canada.

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